Le féminisme décolonial : une avancée cruciale à construire collectivement avec alliés et complices


Dans un monde où les étiquettes liées au genre et à la race sont particulièrement présentes, la condition de femme racisée s’affiche immanquablement comme une double entrée pour la discrimination. C’est en se basant sur ce constat que la plateforme « Décolonisation des esprits et de l’espace public », un regroupement d’associations actives dans la région de montoise parmi lesquelles figure le CIMB (Centre Interculturel de Mons et du Borinage), a mis sur pied une conférence intitulée « Le féminisme décolonial ». Tour d’horizon d’un cheminement entre avancées réalisées et progrès indispensables à mettre en place…

La première des deux intervenantes à s’exprimer sur la question était Hassina Semah, sociologue spécialisée dans les questions de genre et de diversité. Parmi les trois outils du système de domination étudié qu’elle énonce, le premier concerne le niveau d’analyse et est celui de l’angle macrosociologique. Le deuxième outil est celui des systèmes sociaux définis comme des ensembles cohérents formés à partir de structures sociales issues des interrelations présentes ou passées entre les individus, les groupes et les institutions. Ceux-ci organisent les rôles et statuts (in)formels de chacun(e) et vise toujours l’homéostasie, c’est-à-dire le maintien de l’équilibre. Enfin, le troisième outil est la domination sociale, à savoir un processus qui induit une situation dans laquelle une identité sociale (individu ou institution) est en position d’imposer son autorité aux autres. Il y a donc un groupe dominant hégémonique qui s’oppose à un groupe dominé minoritaire subalterne.

Des hiérarchies sociales et des privilèges

Sur cette base, pour la sociologue, un système de domination est un système où le groupe dominant incarne à la fois le supérieur et l’universel (comme, par exemple, dans le capitalisme, le sexisme ou le racisme), avec pour effet d’engendrer des hiérarchies sociales et des privilèges, générateurs eux-mêmes de discriminations. Ces privilèges sociaux consistent en un ensemble d’avantages tangibles et intangibles plus ou moins institutionnalisés dont jouissent certains groupes sociaux, à

l’exclusion de tous les autres groupes (à l’instar du privilège masculin ou du privilège blanc). Cette situation de privilège a pour conséquence de provoquer de la culpabilité d’appartenir au groupe dominant, de provoquer du malaise dans les espaces de lutte et de militance quant à sa légitimité de participer à cette lutte lorsqu’on appartient au groupe dominant, et de provoquer de la colère chez les détenteurs de privilèges qui ont lutté durement pour obtenir ceux-ci.

Dans le cas du racisme, le système de domination existe bel et bien, avec des hiérarchies et des privilèges, et réalise son homéostasie via la résistance du groupe dominant et la recomposition du système lui-même. Les nouvelles formes de racisme sont le « colorblindness » qui consiste à nier l’existence des couleurs pour se protéger (les « Moi, je ne vois pas les couleurs » et « Pour moi, il n’y a qu’une seule race ») et le racisme sans race qui est un glissement de la race (vision « biologisante ») à la culture (« culturalisation »), avec des expressions comme « dans leur culture… ». Les mécanismes en jeu partent d’une menace (réelle ou imaginaire) qui génère des discours (œuvres d’élites, d’experts ou de l’expression populaire) provoquant une racialisation (qui comprend altérisation, naturalisation, essentialisation et hiérarchisation) et conduisant in fine à la discrimination.

Une matrice coloniale hégémonique

Au centre de la réflexion de Hassina Semah sur le féminisme décolonial s’inscrit la notion de colonialité. Celle-ci s’appuie sur une matrice coloniale associée à quatre formes de domination : le racisme (« Les indigènes sont inférieurs par nature »), le sexisme (« Les femmes indigènes ont une sexualité incontrôlable et donc appropriable »), l’exploitation économique des (ex-) colonisé(e)s (« Le travail des indigènes peut être exploité gratuitement ou à moindre coût ») et la domination culturelle (« Seules, la science ou les valeurs occidentales sont légitimes et à portée universelle »).

Cette matrice coloniale assure sa continuité à travers une « mission civilisatrice » que s’arroge une culture hégémonique face à une culture subalterne. Cette culture hégémonique détermine une hiérarchie de savoirs, en détenant le savoir académique (il y a six sources hégémoniques dans le monde sur ce plan, aux

premiers rangs desquelles on retrouve les USA, la Grande-Bretagne et la France), les valeurs et le sens commun (comme, par exemple, comment manger ? etc.) Face à cette culture hégémonique, les « dominés » de la culture subalterne se plie à la domination, notamment via un mécanisme d’endiguement. Ce dernier désigne un dispositif d’intériorisation du racisme qui, à force d’être martelé, est considéré comme vrai et donc acquis. Il ne peut être annihilé qu’en opérant un travail de déconstruction. Dans ce cadre, on se situe dans une logique du « diffusionnisme » entre, d’une part, un centre innovant et légitime (les ex-pays colonisateurs) qui produit un savoir universel avec LA science, LA culture, etc. et les autres pays « à la traîne », détenteurs de savoirs particuliers, traditionnels, « folkloriques ».

Dix mécanismes de colonialité

Selon l’intervenante, il existe dix mécanismes de colonialité permettant de comprendre les rapports invisibles de celle-ci, notamment dans les espaces féministes. Le premier de ces mécanismes est l’assignation aux matières communautaires (à la « diversité »), indépendamment du champ d’expertise réel des personnes racisées. Le deuxième mécanisme est le déni des compétences intellectuelles par une affectation systématisée à des tâches subalternes et/ou sous-qualifiées comme faire le PV de la réunion, etc. Le troisième mécanisme est la délégitimatisation des savoirs des personnes racisées, même quand elles sont expertes sur un sujet. Le quatrième mécanisme est la confiscation de la parole dans les espaces militants par une distribution asymétrique de celle-ci selon la race.

Le cinquième mécanisme est l’injonction au silence sur les questions liées aux discriminations vécues, avec divers arguments, tels que le procès en communautarisme, l’accusation de victimisation et la minimisation, voire la négation, de leur histoire. Le sixième mécanisme est l’essentialisation caricaturale et exotisée de la personne racisée (naturalisation, animalisation, etc.), via des catégorisations réductrices et offensantes, telles que les appellations de « mama africaine », « gazelle », « geisha », etc. Le septième mécanisme est la stigmatisation des traits phénotypiques (c’est-à-dire observables) perçus comme trop « exotiques » et la valorisation du « white passing » (l’assimilation à la majorité blanche, avec des phrases comme « Tu as les traits fins pour une… »). Le huitième mécanisme est

l’imputation d’une religiosité atavique (même pour les personnes ouvertement athées et agissant en conséquence), assortie d’une suspicion d’un manque de discernement lié au fait religieux.

Le neuvième mécanisme est la racialisation des personnes par la (con)fusion abusive entre des catégories non liées et jamais employées quand il s’agit de personnes blanches. Par exemple, l’appellation « origine musulmane » qui opère une (con)fusion entre « origine ethnique » et « religion », alors que l’appellation « origine chrétienne » n’est jamais utilisée. Enfin, le dixième mécanisme est l’injonction à se conformer aux modèles occidentaux des luttes sociales, sous peine de disqualification par le recours à la rhétorique racialiste et raciste du choc des civilisations. C’est, par exemple, l’idée que défendre le port du foulard ou les femmes trans n’est pas du féminisme.

Cinq pistes de changement

Face à ces mécanismes, Hassina Semah dessine plusieurs pistes de travail. La première est de repenser son rapport aux normes, en passant d’une vision d’intégration à une vision d’inclusion. La deuxième est de privilégier une approche intersectionnelle, en gardant à l’esprit que les systèmes de domination sont interconnectés et en construisant son action sur base de la situation des personnes qui vivent simultanément plusieurs discriminations. La troisième piste est de se documenter soi-même, de se renseigner en ne faisant pas peser la charge pédagogique sur les personnes minorisées.

La quatrième piste est de repenser son rapport au pouvoir en luttant activement contre les postures de tutelle à l’égard des personnes minorisées et en n’imposant pas sa vision du féminisme, mais en la co-construisant avec les minorités qui ont un rapport tout aussi légitime à la lutte contre le patriarcat. L’intervenante demande, dès lors, d’inclure les groupes minoritaires en amont et non une fois que les décisions sont prises, de ne pas penser à la place des personnes concernées mais de les mettre au cœur de la réflexion, et d’établir la règle explicite de l’équivalence de pouvoir. En cinquième lieu enfin, elle invite à se décentrer.

D’allié(e) à complice

La deuxième intervenante sur la thématique du féminisme décolonial était Mireille-Tsheusi Robert, présidente de l’association Bamko-Cran spécialisée dans les questions de genre et de race (sur base d’activités comme visites décoloniales, publications, formations, projets, conférences, groupes de travail, accompagnement de victimes…). Cette dernière a abordé la question du jour sous l’angle associatif et militant, à travers un exposé titré : « Construire des alliances féministes – Éthique et méthode pour une convergence des luttes ».

Sa première piste de travail est une invitation à passer de la position d’allié du féminisme décolonial à celle de complice. Mais qu’est-ce qu’un(e) allié(e) ? D’après l’intervenante, dans les milieux des luttes pour les droits humains, c’est une personne issue d’un groupe majoritaire favorisé qui décide d’entamer un travail intellectuel de déconstruction des acquis du système oppressant, une démarche intime et sociale de prise de conscience, de destitution de son ego et de renoncement à ses privilèges. C’est une personne qui choisit de lutter pour la justice, l’équité et l’égalité aux côtés des groupes opprimés qui la reconnaissent comme alliée. Elle peut être considérée comme complice lorsqu’elle ne craint pas le conflit ou l’inconfort psychologique ou professionnel que provoquent ses remises en question.

Ses intentions vont au-delà de l’objectif de se donner une bonne conscience, de l’opportunisme politique, carriériste ou médiatique. Elle éprouve une plénitude éthique dans la réparation individuelle et collective des torts causés (justice), dans le partage équitable du pouvoir politique et des ressources de qualité (emploi, enseignement, logement, etc.) Cette personne sait faire preuve d’humilité, ainsi que de résistance psychologique face aux reproches des « minorisé(e)s ». Elle possède des capacités d’altruisme, d’empathie et d’analyse. Elle refuse les rapports de domination dans les milieux militants. Elle défend des valeurs dynamiques et est animée par un sentiment de responsabilité et non de culpabilité.

Du non racisme à l’antiracisme

Selon Mireille-Tsheusi Robert, il existe plusieurs niveaux où le racisme s’exprime. Du plus général au plus particulier, il s’agit du niveau historique, du niveau du système

géopolitique, du système législatif, du niveau organisationnel, du niveau interindividuel, du niveau de l’intimité (par exemple, dans les couples mixtes ou dans les situations d’adoption) et du niveau individuel (l’endoracisme). Dans les milieux féministes, le principe à privilégier est celui de la co-inclusion. Il se développe en quatre étapes correspondant à autant d’actions : (ré)intégrer (la remise en question de la composition), redistribuer (la remise en question du pouvoir), respecter (la remise en question des interactions) et la realpolitik (la remise en question des finalités). Ces étapes concernent notamment successivement le degré de présence des personnes racisées, la distribution du pouvoir en termes de fonction, etc., le respect dans les relations et l’attribution d’un travail pertinent aux personnes racisées.

C’est dans ce processus qu’intervient l’allié qui peut devenir « complice ». Pour ce faire, celui-ci doit passer de la position de « pas raciste » à celle d’antiraciste, et donc d’une réponse individuelle à une réponse collective au racisme, avec un basculement d’une remise en question de soi à une remise en question du système. De ce fait, ce qui était une question morale devient une question éthique qui est de l’ordre tant du politique que du juridique.

Au niveau de la convergence des intérêts avant les activités de lutte, Mireille-Tsheusi Robert prône une non-mixité pour l’énonciation des objectifs et pour la classification des enjeux prioritaires, et une mixité pour faire converger les points d’intérêt supérieurs. Cette convergence peut commencer par une collaboration mise en place à travers plusieurs filtres : l’intérêt (observer, se faire connaître), la décentration (partir de leurs besoins), la patience (proposer et attendre), les ressources (prévoir leurs difficultés), le partenariat (co-construire), tout cela en évitant le « flicage » (ne pas devenir un gendarme ou un conseiller supérieur).

Dominique Watrin

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