La déferlante des fake news dans les médias : les migrants parmi les cibles préférées du procédé


Co-organisateur du Salon namurois des Outils pédagogiques qui célébrait sa sixième édition dans une version virtuelle, le CAI (Centre d’Action Interculturelle de Namur) y avait programmé une conférence intitulée « Fake news et éducation aux médias ». Aux commandes de cette séance, on retrouvait Vincent Flibustier, connu médiatiquement pour être le créateur et l’animateur du site parodique NordPresse, moins connu pour son travail de formateur en éducation aux médias. Cette séance avait pour objet de démêler le vrai du faux dans les torrents d’informations déversés à chaque instant sur les médias, et particulièrement sur les réseaux sociaux. Avec un regard attentif sur les discours de haine et de désinformation visant les migrants et les personnes étrangères, d’une manière plus générale.

Annoncée avant tout comme un outil de lutte contre la désinformation, comme un pas pour une citoyenneté active, critique et responsable, et comme un premier pas pour construire et renforcer le vivre ensemble, cette conférence sur les fake news s’inscrivait donc dans un courant de remise de l’information au centre des attentions. D’emblée, Vincent Flibustier a émis le postulat qu’il n’y a pas de rapport neutre avec l’information, que ce soit dans le chef de son émetteur ou dans celui de son récepteur. Pour lui, la neutralité journalistique est clairement un idéal fantasmé ; on peut juste exiger une honnêteté journalistique et maintenir une liberté d’expression qui est un ingrédient essentiel du vivre ensemble.

Les rapports à l’information et à ses canaux

Dans l’opinion publique, et spécialement sur les réseaux sociaux, deux visions proposées sont bien souvent considérées sur pied d’égalité, même si l’une ne repose sur aucune compétence et s’apparente à des propos de café du commerce, et l’autre s’appuie sur une expertise pointue. Les enjeux d’un regard sur ce monde sont d’être à la fois ciblé (chaque tranche d’âge, école, etc. a ses habitudes de consommation de médias sociaux et d’information), ludique (même si c’est un sujet qui peut sembler rébarbatif), pertinent (les plus jeunes qui en sont la cible ont bien souvent assimilé beaucoup mieux que leur aînés les codes d’Internet et il faut pouvoir leur apprendre quelque chose) et en permanence à jour (même si c’est extrêmement difficile voire impossible). Le débat se situe à la fois au chœur des rapports à l’information et des canaux d’information.

Dans la presse, les fausses informations (fake news) touchent bien souvent d’abord le domaine des faits divers traités en vue de déclencher le voyeurisme. Des titres annonçant, il y a quelques années, une invasion de la Belgique par les musulmans a ainsi, par exemple, attisé les attentions, mais aussi la haine, normalisant le fait de sortir une carte de la présence des musulmans en Belgique. Ce type de pratique contribue également à faire entrer un langage raciste de l’extrême droite d’hier (avec des mots comme islamo-gauchistes, remigration, etc.) dans le langage courant. Une manière de communiquer qu’on retrouve dans un autre article évoquant une invasion de la côte belge par les migrants, illustré d’une photo de migrants dont il a été prouvé, après quelques recherches, qu’il s’agissait de jeunes traversant la frontière franco-belge… pour acheter des cigarettes à un prix plus bas.

Les failles de la modération

Ce genre de désinformation marque naturellement les gens, alimentant un business de la peur, et toute action de démenti est peu, pour ne pas dire pas, diffusée. Ce type d’« incident médiatique », générateur de préjugés, confirme qu’alors qu’on peut avoir l’impression que la sensibilisation sur ce thème n’est plus nécessaire, celle-ci reste éminemment nécessaire. Pour contrer ce genre de pratique sur Internet, la modération est bien souvent considérée comme la seule solution, comme l’unique outil de lutte contre cette expression de haine. Pour Vincent Flibustier, c’est partiellement une erreur. D’abord, parce qu’à ses yeux, la haine ne doit pas se modérer, mais se combattre. Ensuite, parce qu’en pratique, cette modération présente une faille importante.

En fait, pour le média virtuel, supprimer un commentaire entraîne le risque que la personne visée se rebelle contre cette démarche et stoppe même la fréquentation du média ou du réseau social. Pour éviter ce risque, les opérateurs concernés préfèrent dès lors masquer le propos, c’est-à-dire l’occulter aux yeux du public, mais le laisser visible pour ses auteurs et ses amis. C’est une solution de facilité, mais c’est aussi une politique de gestion de la haine qui ne fonctionne pas. Certains de ces commentaires relèvent même carrément du pénal et leurs auteurs ne proféreraient pas ces propos haineux en rue. Pour pallier cette relative inefficacité de la politique de modération, la seule démarche possible est d’éduquer, mais aussi de sévir.

L’importance de vérifier ses sources

Face au déferlement d’information sur les réseaux sociaux, la première démarche conseillée par Vincent Flibustier est de vérifier ses sources, de savoir qui parle, avant de la considérer comme vraie et d’éventuellement la partager. Il y a grosso modo trois sources de diffusion d’information sur Internet : les gens (les quidams), les robots (les programmes informatiques générant de l’information) et les médias (les sources « professionnelles » comme la presse, les youtubeurs, etc. qui ont, en principe, la préoccupation de conserver leur crédibilité et de maintenir leur réputation). Le comportement idéal vis-à-vis d’une information sur le Net serait donc de se poser successivement différentes questions. Est-ce que je connais la source ? Si pas, j’effectue des recherches à propos de cette source. Si oui, je me demande si cette source est digne de confiance et si ses propos sont confirmés par d’autres sources. Enfin, au bout du processus, je me pose la question de savoir si j’ai bien compris l’information, si elle est légale (notamment en termes de respect de la vie privée, de harcèlement, etc.). Et seulement au bout de ce parcours, je peux légitimement partager l’information.

Reste que, dans la réalité, il y a des informations vraies qui sont très peu relayées, alors que d’autres totalement fausses sont fort relayées, notamment au sein des médias qui se font confiance entre eux et ne vérifient, par conséquent, pas le propos diffusé par un confrère. Un principe auquel il faut ajouter la réalité qui veut que plus la vitesse de circulation de l’information augmente, plus on la diffuse sans vérification. Ça a, par exemple, été le cas, il y a quelque temps, avec l’annonce que le sirop de Liège devenait halal, alors qu’il ne s’agissait que de l’ajout d’une inscription qui entérinait une réalité de fait qui existait depuis toujours. Sa diffusion par un média populaire n’a été qu’une manœuvre pour utiliser cette information dans le but d’en faire un objet de débat générateur de vues et de clics sur Internet.

Au niveau des sources, selon Vincent Flibustier, le principe de départ doit être de faire confiance à la fois à tout le monde et à personne. Malheureusement, le fait est que le public ne cherche pas forcément de l’information réelle, mais de l’information qui va dans son sens. Il est, par conséquent, important à ses yeux de lutter pour une presse qui fait moins d’erreurs. Souvent, aujourd’hui, les médias se contentent d’inviter un interlocuteur qui est pour et de l’opposer à un interlocuteur qui est contre, un procédé qui est évidemment plus facile que de mener une démarche d’enquête journalistique qui dénoue et nuance la réalité et les points de vue.

Esquiver les biais de l’information

Divers biais influencent l’attitude des personnes face à des informations. Parmi les plus courants, il y a d’abord le biais de la croyance qui veut que nous captions naturellement plus facilement des informations qui vont dans le sens de nos croyances préétablies sur le sujet. Il y a ensuite le biais de confirmation qui veut que, lorsque nous faisons des recherches sur un sujet, nous avons tendance à nous arrêter aux informations qui confirment ce que nous pensons. Autre biais, l’effet Duning-Kruger désigne le principe qu’une personne a une confiance en elle proportionnelle à l’incompétence qu’elle a sur un sujet. En corollaire, il y a le syndrome de l’imposteur. Il s’agit d’un biais qui frappe certaines personnes, souvent très qualifiées, qui ne possèdent pas la confiance nécessaire pour affirmer leur autorité sur des sujets dans lesquels elles sont pourtant expertes. Enfin s’y ajoute le biais de la flemme qui, comme son nom l’indique, consiste à ne pas vérifier son information parce que ça prend du temps, un biais qui a tendance à prendre de l’ampleur avec le fait que l’information est de plus en plus rapide.

Face à cette multitude de vecteurs, Vincent Flibustier conseille prudence et circonspection. Pour lui, il ne faut pas diffuser une information qui n’est pas datée et signée. Il invite également à prendre en considération les « bulles de filtre » qui provoquent une déformation de la réalité induite par les algorithmes, ces derniers générant des contenus qui empêchent de s’ouvrir à d’autres points de vue et d’autres contenus. Il est d’autant plus essentiel, selon lui, de prendre en compte cette donne que certaines personnes ne s’informent plus que par les sites et réseaux de désinformation. Enfin, un dernier conseil serait de veiller à moins s’informer pour mieux s’informer. Cette précaution est destinée à combattre ce qu’on appelle le FOMO (Fear Of Missing Out, en anglais) qui consiste en une anxiété générée par la peur de rater une information générant souvent la possibilité d’interactions sociales.

Les secrets d’une « bonne » fake news

Pour qu’ils puissent appréhender au plus près les multiples facettes de l’information, mais aussi de la désinformation, Vincent Flibustier invite généralement les publics de ses formations (écoles, associations, entreprises, etc.) à un exercice de fabrication d’une « bonne » fake news. Pour ce faire, il met en exergue trois étapes. La première concerne le fond et consiste à penser et cibler l’internaute. Celui-ci doit être préparé à recevoir l’information et à être en capacité de l’accepter.

La deuxième étape porte sur la forme et s’attache à l’emballage. L’information doit être la plus vendeuse, la plus percutante possible ; il faut, dès lors, travailler l’image, le titre, etc. À ce niveau, il est important d’exagérer l’information et de générer des commentaires. Et il est étonnant de constater qu’une information faible dite « piège à clics » présentée de manière mystérieuse pour déclencher la curiosité et le clic est moins performante qu’une information forte directement accessible qui engendrera davantage de partages… parce que la plupart des gens partagent une information avant d’en lire le contenu.

Enfin, la troisième étape, relative à la manière, a trait à la diffusion. Elle répond à différentes questions. Quand, où et comment la fausse information va-t-elle être diffusée ? Sur quel réseau (Facebook restant, pour l’instant, le leader en la matière) ? À quel(s) groupe(s) précis ? Etc. À noter que le caractère viral d’une information est paradoxalement souvent davantage dû à ses détracteurs qu’à ses partisans, car ils contribuent à leur diffusion en partageant leur désapprobation et leur indignation à son égard.

En conclusion, Vincent Flibustier souligne que, si l’Internet est un incroyable espace de liberté et une innovation majeure exceptionnelle, il faut le considérer comme on considère le monde réel, à savoir y adjoindre des règles de conduite à respecter et se conformer à celles-ci. Que faire en cas de dérapage d’un média ? Pour l’expert, la réponse est claire. Pour ne pas le cautionner, il faut arrêter de le consulter. C’est la seule chose qu’on peut faire…

Dominique Watrin


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