La mobilisation citoyenne en période de pandémie : l’urgence de pallier des inégalités aggravées


La crise sanitaire qui secoue le monde depuis un an a engendré nombre de bouleversements dans le monde. La question migratoire n’a pas échappé au phénomène. Face aux problématiques existantes dans le domaine, tant les migrants eux-mêmes que les institutions et personnes qui leur viennent en aide ont adapté leurs pratiques. C’est un volet de ce changement que le CRIPEL (Centre régional d’intégration des personnes étrangères ou d’origine étrangère de Liège) a mis récemment au centre d’une de ses visioconférences sous le titre de « Pandémie et mobilisation citoyenne ». Une analyse en deux temps : la présentation d’une étude et son illustration par le récit d‘une expérience de terrain.

L’étude au cœur des débats du CRIPEL est l’œuvre de Joachim Debelder, chargé d’études à l’IRFAM (Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations). Celle-ci a pour intitulé « Pandémie : mobilisations citoyennes et modes de gestion locale de la question migratoire ». Le chercheur estime que la crise sanitaire sans précédent qui a frappé le monde a eu un effet de loupe sur des problématiques sociales et sur la question des mobilisations des citoyens et des pouvoirs publics.

Le constat majeur qu’il dresse est que cette crise sanitaire a aggravé les inégalités sociales qui la précédaient. Au niveau des conditions de vie des migrants, il y a eu un renforcement des précarités et des inégalités. Cet effet s’est notamment manifesté au niveau de l’accès aux ressources pour ces populations majoritairement condamnées au travail au noir pour lequel il n’existait aucune forme d’indemnité de compensation de l’éventuelle perte d’emploi.

Un nouveau paradigme de l’accueil

Pour Joachim Debelder, la société civile joue un rôle fondamental dans l’accueil. Et les nouvelles crises déclenchent de nouvelles solidarités appuyées par des collectifs existants. Dans le cas de la pandémie, il y a eu une augmentation rapide des besoins de soutien. Les réponses solidaires apportées ont donc dû réagir d’autant plus vite que les activités des collectifs de soutien existants ont immédiatement énormément chuté suite au confinement et que l’organisation de la solidarité en a été chamboulée. Habituellement, il s’agit alors d’organiser le lien entre société civile et pouvoirs publics. Dans le cas d’espèce, la recherche d’un soutien, notamment financier, des opérateurs de terrain s’est tournée vers le niveau de pouvoir le plus proche, le pouvoir communal. L’autonomie des autorités locales est d’ailleurs, en théorie, un atout pour les collectifs.

Une « task force » de La Wallonie a été installée afin de venir en aide aux personnes défavorisées parmi lesquelles figuraient, entre autres, les migrants. Et tous les niveaux de gouvernance ont mis en place leurs structures, avec un mode de fonctionnement identique en termes de gestion, mais avec des modalités différentes. Sur le plan de l’hébergement des migrants sans-abris, par exemple, la formule retenue a été une mise à disposition de tentes individuelles à Liège, une location de chambres d’hôtel à Bruxelles et diverses autres formules ailleurs, comme la mise à disposition de salles de sports, etc.

La constance des relations entre les acteurs s’est également révélée différente suivant l’endroit. Il y a eu un soutien financier exceptionnel et partiel d’associations. Le rôle fondamental des collectifs (en termes d’action, d’interpellation, de partage d’expériences…) a engendré une charge de travail supplémentaire pour ceux-ci, sans certitude de résultat concret. La conséquence en a été la construction d’un nouveau paradigme de l’accueil et de l’intégration par les associations.

Celui-ci a mis en lumière une vivacité d’action et une collaboration entre les acteurs, tout en démontrant que développer les liens implique de réduire l’asymétrie des relations entre pouvoirs publics et acteurs de terrain. Aujourd’hui, selon Joachim Debelder, les mobilisations citoyennes ne faiblissent pas et ces mobilisations persistent parce qu’elles sont indispensables… mais elles démontrent aussi la nécessité d’une réponse structurelle à ce genre de question.

Hébergement collectif et geste politique

Deuxième intervenant de la visioconférence, Thierry Muller, ex-directeur d’un projet d’accueil d’exilés en transit, a, lui, pris part, avec le collectif « Migrations libres », à un projet de cinq mois consistant à l’accueil à Saint-Nicolas, près de Liège, de personnes exilées. Le but de l’action était d’héberger collectivement des migrants, tout en posant pour l’occasion un geste politique. L’homme s’est appuyé sur une expérience d’hébergement d’une dizaine de personnes du Parc Maximilien dans des familles. Le confinement rendant cette formule d’hébergement impossible, il s’est tourné vers la Ville de Liège pour que des moyens soient mis en place. Peu réceptive à la demande, la Ville a proposé un dispositif de tentes pour les sans-papiers (assimilés à des SDF comme les autres), ainsi que des moyens particuliers pour les victimes de violence. En revanche, elle a réservé une fin de non-recevoir à la demande d’autres moyens (accès à des salles de sports, à des auberges de jeunesse, etc.).

Thierry Muller et son collectif se sont, dès lors, tournés vers la Province qui s’est refusée à une aide directe, mais a proposé d’apporter une aide financière si un endroit d’hébergement était trouvé par le collectif. Ce que ce dernier a finalement réussi à concrétiser en obtenant d’un opérateur privé la mise à disposition de trois maisons vides que ce dernier avait rachetées en même temps que des établissements hospitaliers. Pendant cinq mois, ces trois maisons ont donc abrité entre 15 et 20 personnes, essentiellement migrants en transit, à raison de deux maisons réservées aux femmes et une aux hommes.

Encadrées par trois associations, ces personnes ont donc bénéficié d’un hébergement décent. L’autogestion de ces lieux s’est néanmoins révélée compliquée avec une majorité de personnes dont l’objectif incessant est de rejoindre l’Angleterre, avec des départs pour plusieurs jours, puis des retours en cas d’échec de leur tentative de traversée de la Manche. Mais ce n’a pas été la seule complication de l’hébergement. L’organisation des bénévoles a également donné lieu au déploiement de beaucoup d’énergie.

Revoir la question de l’hospitalité

Quels enseignements l’intervenant tire-t-il de cette expérience de quelques mois ? Pour Thierry Muller, l’une des principales difficultés a été la mixité du public, tant en termes d’âge que de parcours ou de projet personnels (désir de poursuivre la route ou de se sédentariser). Autre pierre d’achoppement, la situation concrète des hébergés. La situation de transit implique des absences prolongées et irrégulières qui nuisent à la vie en communauté (frigos vidés, etc.) et provoquent une individualisation de la vie collective. D’autres problèmes ont aussi émergé comme des problèmes de voisinage pour des gens qui ne connaissent pas les codes et fonctionnement d’une vie en ville, comme une mauvaise compréhension du confinement et de ses règles, comme des difficultés liées à la langue, comme des difficultés d’aborder l’après, etc.

Thierry Muller épingle, dans le même temps, une volée de points positifs : la capacité de discuter des problèmes (propreté des locaux, occupation de la maison, etc.), les conditions de vie momentanément offertes (en termes de confort, d’intimité, etc.), la gestion rigoureuse du budget, l’organisation et la distribution performantes des rôles entre les intervenants d’accompagnement (équipes médicale, comptable, logistique, etc.). Sur un plan plus général, l’homme tient à rappeler que l’accueil est une obligation éthique et politique. Et de détailler : « La question de l’hospitalité doit être reprise en mains par les citoyens. Ils l’ont confiée aux pouvoirs publics. On voit aujourd’hui ce que ceux-ci en ont fait, avec une criminalisation, de la répression… »

Dominique Watrin


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